Le mot civilisation est polysémique, ses idées et son concept traversent l’ensemble des sciences humaines et sociales. Pour définir au mieux ce que nous entendons par civilisation, il nous faut donc revenir à son étymologie, son histoire, ses différents emplois, ses valeurs, ses mythes, son projet, ses techniques, sa matérialisation dans l’espace et le temps.

L’étymologie du mot « civilisation » provient du latin civis qui signifie citoyen et du mot civitas, cité-État. Au sens strict, le mot civilisation désigne donc les habitant·es des villes et la ville en tant que telle. Civil, civilité, civiliser sont antérieurs au mot civilisation qui a d’abord été un terme de jurisprudence, c’est-à-dire pour rendre civile une cause criminelle.

À partir du XVIe siècle se développe un souci de civilité, dans le sens de sociabilité et de courtoisie. Le mot civilisation apparaît pour la première fois en 1766 dans l’ouvrage L’Antiquité dévoilée par ses usages de Nicolas-Antoine Boulanger, recouvrant alors les mots de « police » et de « policé ». À la fin du XVIIIe siècle, le physiocrate Mirabeau père, dans son ouvrage L’ami des hommes paru en 1757, l’emploie pour désigner à la fois l’adoucissement des mœurs, l’éducation des esprits, le développement de la politesse, la culture des arts et des sciences, l’essor du commerce et de l’industrie, l’acquisition des commodités matérielles et du luxe. Opposant la civilisation à la barbarie, le projet d’affinement des mœurs apparaît alors dans l’Europe des Lumières en même temps que celui de progrès. Un processus civilisateur est alors conceptualisé : les sociétés évoluent de la barbarie à la civilisation.

Une hiérarchisation des sociétés se développe selon les techniques de subsistance – chasse-cueillette, pastoralisme, horticulture, agriculture –, les techniques d’organisation politique – sociétés dites acéphales, chefferies, clans, royautés, républiques, démocraties – et les techniques d’organisation spatiale – nomadisme, semi-nomadisme, sédentarité rurale, sédentarité urbaine. C’est aussi pour cela que le paysan, par opposition à l’homme de la ville, est souvent considéré comme « un homme rustre, impoli, grossier dans ses manières et son langage[1][1] Dictionnaire de l’Académie française, Paris».

Dès le début, le concept de civilisation possède une signification universaliste, plaçant la civilisation européenne occidentale comme le stade le plus avancé vers lequel doivent tendre toutes les sociétés humaines. Mais il recouvre aussi une signification relativiste, attribuant une civilisation à chaque grande nation. Comme nous le verrons plus loin, Civilisation, cité-État et État-nation sont intrinsèquement liés.

Influencé par une idéologie de supériorité européenne par rapport aux civilisations antérieures ou aux civilisations « autres » contemporaines [2][2]François Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, de la chute de l’Empire romain à la Révolution française, Paris, Hachette BNF, 2016. , le concept de civilisation s’affine au XIXe siècle. Le colonialisme a été l’occasion de découvrir d’autres cultures, dans un rapport inégal en faveur de la civilisation européenne dont l’indéniable agressivité scientifique et technique a été extrapolée idéologiquement en une supériorité générale, voire raciale [3][3]Joseph-Arthur (comte de) Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), Paris, Pierre Belfond, 1967, < … Continue reading.

Au début du XIXe siècle, une nouvelle notion naît en Allemagne, celle de culture. Johann Gottfried von Herder, critique de la philosophie des Lumières et plus particulièrement de Voltaire, développe dès 1774 le concept de culture qui correspond aux particularités de chaque peuple, de chaque nation, et du peuple allemand d’abord  [4][4]Johann Gottfried Herder, Histoire et cultures. Une autre philosophie de l’histoire. Idées pour l’histoire de la philosophie de l’humanité (extraits), Paris, GF Flammarion, 2000.. C’est l’ensemble des acquis artistiques, intellectuels et moraux qui fondent l’unité d’une nation.

En France, ce terme prend une acception plus large, désignant l’ensemble des caractères propres à une communauté, dont le sens est voisin sinon identique à celui de civilisation. C’est au même moment que s’affirme à nouveau un dualisme entre culture et nature qui gouverne l’opposition entre humanité et animalité, mâle et femelle, civilisé et sauvage, transcendance et immanence. Il se double également d’une vision évolutionniste qui tend à concevoir chaque hominidé comme un brouillon préparatoire de sapiens et non comme des êtres accomplis avec des spécificités propres et aptes à faire des choix culturels. C’est d’ailleurs à la même époque, en 1758, que Carl von Linné [5][5]Carl Linnæ, Systema naturæ sistens regna tria naturæ, in classes et ordines, genera et species redacta tabulisque æneis illustrata, editio sexta emendata et aucta, 1748, Stockholmiæ, impensis … Continue reading nomme notre espèce Homo sapiens, qualifiant ainsi l’être humain d’être « intelligent, sage, raisonnable, prudent » qui a « du goût, du jugement ». Je nommerai donc, dans les pages qui suivent, l’humain adulte mâle civilisé sapiens, s’étant lui-même ainsi nommé et par opposition avec les incivilisé·es que je nommerai Gynhomo[6][6] Le premier habitat de l’être humain, qu’il soit mâle ou femelle, étant l’utérus de la femme, nous utiliserons le néologisme Gynhomo pour nommer les différents gynhomininés … Continue reading.

De nombreux chercheurs mettaient alors l’accent sur le déterminisme biologique pour comprendre l’hominisation de sapiens. L’homme de la Préhistoire et l’indigène représentaient l’enfance de l’humanité, engluée dans l’immanence de l’animalité, cet âge de la pierre qui n’avait pas les capacités cognitives et morales pour développer l’art du polissage des haches puis des mœurs. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le système des trois âges basé sur les matériaux – âge de la Pierre, du Bronze et du Fer – a été entériné au XIXe siècle, siècle du renforcement des nationalismes, du développement des entreprises coloniales et du progrès industriel. L’innovation technique est alors perçue comme le principal facteur déterminant du changement social. Nous verrons plus loin que cette nomenclature se révèle de moins en moins satisfaisante

En 1871, Edward B. Tylor s’inspire des dix volumes de l’Histoire universelle de la culture de l’humanité de Gustav Klemm, publié de 1843 à 1852, pour développer la notion de culture :

La culture ou la civilisation, entendue dans son sens ethnographique étendu, est cet ensemble complexe qui comprend les connaissances, les croyances, l’art, le droit, la morale, les coutumes, et toutes les autres aptitudes et habitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société[7][7] Edward Burnett Tylor, Primitive Culture, volume 1, 1920, p. 16, https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.42334/page/n15/mode/2up.

Cette notion anthropologique ne présente plus la culture comme un progrès ou comme un devenir, mais comme un ensemble de faits directement observables. Elle sera reprise par les premiers anthropologues anglais et états-uniens puis en sociologie.

En France, les sciences sociales ne s’approprient véritablement le mot, au pluriel, que dans la première moitié du XXe siècle. En 1929, Lucien Febvre décrit avec minutie l’apparition de deux usages différents de la notion de civilisation : un usage scientifique aboutissant à l’idée que tout groupement humain possède sa civilisation et un usage plus pragmatique renvoyant à « la vieille conception d’une civilisation supérieure, portée, véhiculée par les peuples blancs de l’Europe occidentale et de l’Amérique septentrionale [8][8] Lucien Febvre, « Civilisation, évolution d’un mot et d’un groupe d’idées », dans Lucien Febvre et coll., Civilisation – le mot et l’idée, Centre international de synthèse, Paris, … Continue reading », celle de l’homme civilisé. Marcel Mauss indique sa préférence pour cette notion qu’il définit comme l’ensemble des expressions matérielles et non matérielles (idéologiques et spirituelles) d’une société. Cette tentative de Mauss présente l’inconvénient majeur de reconduire, implicitement du moins, la discrimination entre le civilisé et le non-civilisé.

Ce n’est que dans la nouvelle génération de sociologues français·es d’après-guerre que le terme culture devient populaire, celui de civilisation n’étant plus utilisé que pour la seule culture occidentale.

Mauss distingue cependant culture et civilisation : la notion de culture est alors liée à une société donnée et identifiable, tandis que le terme civilisation sert à désigner des ensembles plus étendus, plus englobants dans l’espace et dans le temps. Cette définition ne permet pas d’identifier la spécificité matérielle, sociale et idéologique que sont les civilisations par rapport aux cultures qui les ont précédées et celles de certains peuples indigènes actuels. Mauss voulait réhabiliter le terme et l’élargir à toutes les sociétés humaines, niant ainsi le sens premier de civilisation, son histoire idéologique et conceptuelle.

Le concept de civilisation est évolutionniste et hégémonique. Il instaure une hiérarchisation entre différentes cultures humaines et glorifie l’être humain des cités, le progrès scientifique et technique, l’urbanisation, la complexité de l’organisation sociale, etc. Le « suprématisme » de sapiens s’impose violemment à la nature et aux autres cultures. Nous verrons plus loin que, pour se dégager des jugements de valeur que le terme civilisation charrie, on recourt aujourd’hui dans les sciences sociales à des vocables comme industrialisation, développement et modernisation l’origine du mot et de son concept. La civilisation est une accrétion de techniques autoritaires en vue de glorifier l’homo sapiens.

C’est pour cela que la civilisation est une culture :

un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte [9][9]Guy Rocher, Introduction à la sociologie, Montréal, Hurtubise HMH, 3e édition, 1995, p. 15, http://societude.free.fr/Bibliographie/Syntheses/ROCHER%20-%20culture%20civilisation%20ideologie.pdf.

L’usage du mot culture permet également de réintégrer l’être humain au règne animal, cette dernière étant aujourd’hui attestée chez les primates (mais aussi chez d’autres animaux comme les cétacés ou les oiseaux). Les diverses expériences menées par l’éthologie cognitive témoignent de la richesse des représentations mentales dont font preuve les autres espèces, démontrent qu’elles sont capables de s’extraire de la contingence de l’environnement et de créer de nouvelles « normes » sociales[10][10]Voir à ce propos : Russell H. Tuttle, Apes of the World : Their social Behavior, Communication, Mentality, and Ecology, Norwich, William Andrew Publishing, 1986 ; Roger Fouts et Stephen Tukel … Continue reading. D’autre part, la culture renvoie également au verbe « cultiver » rappelant ainsi aux citadin·es la production agricole et domestique sans laquelle sapiens ne pourrait exister.

La civilisation est aussi et surtout une accrétion de techniques autoritaires

Si les civilisations possèdent toutes des particularités religieuses, techniques, idéologiques, différentes, elles sont néanmoins une culture qui se caractérise, à des degrés divers, par la suprématie et la domination de l’humain adulte mâle, un réseau urbain, une centralisation du pouvoir et des richesses, une stratification sociale. La civilisation est aussi et surtout une accrétion de techniques autoritaires, c’est-à-dire, pour paraphraser les mots de Lewis Mumford, des techniques qui, contrairement aux techniques démocratiques, émanent d’un centre au dépens de l’autonomie de la majorité des êtres vivants[11][11]Pour plus d’informations sur la réflexion de Lewis Mumford, une brochure est disponible en ligne : https://sniadecki.files.wordpress.com/2012/04/mumford_ums.pdf.. Nous tenterons, dans les pages qui suivent, d’analyser, sous un angle féministe et biocentriste[12][12]Nous entendons par biocentrisme le fait que toute espèce et tout espace naturel existe par lui-même et non pour servir l’être humain., les structures matérielles et idéologiques des civilisations et plus particulièrement de la civilisation occidentale.

Le but de cet essai n’est pas de déterminer l’origine des civilisations, mais de comprendre l’impact de leurs techniques sur les milieux naturels et sur les corps des animaux humains et non humains.Dans ce premier volume, nous allons aborder les données archéologiques et historiques, dans un deuxième nous déconstruirons les principaux mythes qui fondent notre civilisation occidentale, dans un troisième et dernier tome nous aborderons un imaginaire actif pour déciviliser le monde. »

Extrait du livre « Sagesses incivilisées » par Ana Minski

References

References
1 [1] Dictionnaire de l’Académie française, Paris
2 [2]François Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, de la chute de l’Empire romain à la Révolution française, Paris, Hachette BNF, 2016.
3 [3]Joseph-Arthur (comte de) Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), Paris, Pierre Belfond, 1967, < http://classiques.uqac.ca/classiques/gobineau/essai_inegalite_races/essai_inegalite_races.html >.
4 [4]Johann Gottfried Herder, Histoire et cultures. Une autre philosophie de l’histoire. Idées pour l’histoire de la philosophie de l’humanité (extraits), Paris, GF Flammarion, 2000.
5 [5]Carl Linnæ, Systema naturæ sistens regna tria naturæ, in classes et ordines, genera et species redacta tabulisque æneis illustrata, editio sexta emendata et aucta, 1748, Stockholmiæ, impensis Godofr. Kiesewetteri (Kiesewetter publ.), https://gdz.sub.uni-goettingen.de/id/PP N371257700.
6 [6] Le premier habitat de l’être humain, qu’il soit mâle ou femelle, étant l’utérus de la femme, nous utiliserons le néologisme Gynhomo pour nommer les différents gynhomininés identifiés par l’anthropologie physique.
7 [7] Edward Burnett Tylor, Primitive Culture, volume 1, 1920, p. 16, https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.42334/page/n15/mode/2up.
8 [8] Lucien Febvre, « Civilisation, évolution d’un mot et d’un groupe d’idées », dans Lucien Febvre et coll., Civilisation – le mot et l’idée, Centre international de synthèse, Paris, La Renaissance du Livre, 1929, p. 10-63 et 58.
9 [9]Guy Rocher, Introduction à la sociologie, Montréal, Hurtubise HMH, 3e édition, 1995, p. 15, http://societude.free.fr/Bibliographie/Syntheses/ROCHER%20-%20culture%20civilisation%20ideologie.pdf.
10 [10]Voir à ce propos : Russell H. Tuttle, Apes of the World : Their social Behavior, Communication, Mentality, and Ecology, Norwich, William Andrew Publishing, 1986 ; Roger Fouts et Stephen Tukel Mills, L’école des chimpanzés. Ce qu’ils nous apprennent sur l’homme, Paris, Lattès, 1998.
11 [11]Pour plus d’informations sur la réflexion de Lewis Mumford, une brochure est disponible en ligne : https://sniadecki.files.wordpress.com/2012/04/mumford_ums.pdf.
12 [12]Nous entendons par biocentrisme le fait que toute espèce et tout espace naturel existe par lui-même et non pour servir l’être humain.