« La civilisation n’est pas et ne pourra jamais être écologiquement soutenable. C’est particulièrement vrai pour la civilisation industrielle. »

– Qu’est-ce que la civilisation et qu’est-ce qui la rend non soutenable ?

La civilisation est un mode de vie caractérisé par la croissance des villes. D’un point de vue linguistique, le terme « civilisation » vient de la racine « civitatis » qui signifie « état » ou « ville ». D’un point de vue historique, la civilisation se réfère aux endroits où les villes se sont développées, qu’il s’agisse de la civilisation du Proche-Orient, de la civilisation indienne ou de la civilisation aztèque. Ce sont les villes qui leur sont associées.

– Alors, qu’est-ce qu’une ville ?

Une ville est un groupe d’humain vivant en nombre assez important pour nécessiter l’importation de ressources. Si vous dessinez un petit cercle représentant une ville et qu’autour de lui, vous dessinez un cercle plus grand, ce grand cercle représente la zone que la ville requiert pour fonctionner et qui se retrouve dénudé de végétation. Où est-ce que la ville de Paris trouve son eau? Où trouve-t-elle sa nourriture? Où trouve-t-elle ses briques? Son bois? Tout cela doit venir de l’extérieur. Où vont les déchets ? Où vont les excréments? Ceux-là doivent être évacués des villes vers l’extérieur. Les villes ont donc besoin d’un apport de ressources et d’une évacuation de déchets. C’est ce qui différencie une ville d’un village ou d’un camp. Si vous avez besoin d’importer des ressources, cela signifie que vous avez dénudé le paysage de cette ressource particulière et qu’au fur et à mesure que votre ville se développe, cette zone ne sera jamais renouvelée.


On nous enseigne toujours que l’évolution est basée sur la loi du plus fort, c’est-à-dire la domination de tous ceux qui nous entourent et par l’exploitation des ressources de la manière la plus efficace possible. C’est en somme, le capitalisme projeté sur le monde naturel. Ceci est une erreur grossière. Les créatures qui ont survécu sur le long terme n’ont pas survécu en surexploitant leur environnement, elles ont survécu en s’entraidant et en s’adaptant. Il y a certes de la compétition dans la nature, mais cette dernière est basée sur la façon dont votre communauté améliore son habitat.

La civilisation ne pourra jamais être soutenable parce qu’elle est basée sur l’appropriation de la terre aux dépens des autres espèces et des autres peuples, en une utilisation exclusivement humaine qui nuit à cette surface de terre au profit de la ville et d’un plus grand nombre d’êtres humains. Au fur et à mesure que votre ville se développe, vous dénudez une plus grande surface de terre, le nombre d’humains augmente, vous extrayez des métaux du sous-sol pour fabriquer des armes de guerre et vous pouvez enfin aller conquérir d’autres peuples. Si vous avez besoin d’importer des ressources, votre mode de vie doit être basé sur la violence coloniale, car le commerce ne sera jamais suffisamment fiable. Si vous avez besoin d’importer des ressources, les habitants du bassin versant voisin ne vous échangeront pas leur eau car ils en ont également besoin, vous la prendrez donc par la force. Il ne s’agit pas d’échanger des biens superficiels, il s’agit de ressources indispensables à la survie. La civilisation sera donc toujours agressive, écocidaire et devra forcément être basée sur la conquête. L’anthropologue Stanley Diamond a dit que la civilisation trouvait son origine dans la conquête à l’étranger et la répression à l’intérieur.1

– Sommes-nous toujours convaincu.es que nous sommes sur la voie de l’autodestruction ?

Les océans pourraient être dépourvus de poissons d’ici 2050. Nous ne voyons aucune preuve que la destruction de la biosphère ralentit. Tous les indicateurs biologiques sont au rouge.2 Les discussions sur les effets du pétrole et du charbon sur la planète conduisent inévitablement à des propositions sur comment les remplacer par des éoliennes et des panneaux solaires industriels. Ces derniers ne pourraient de toute façon pas les remplacer, mais en plus ils s’y ajoutent.3 En réponse à la destruction causée par l’utilisation du pétrole, du gaz et du charbon, les écologistes d’aujourd’hui veulent simplement l’alimenter d’une manière différente. Nous continuons de tuer la planète et cela va plus vite que jamais.

– Y a-t-il une chance que la civilisation s’accommode un jour de ses limites naturelles ?

Non, car elle est basée sur la destruction d’une certaine surface de terre pour s’étendre, et comme elle continue de détruire de la terre pour fonctionner, elle doit continuer à s’étendre. Cela ne peut pas fonctionner sur une planète finie. Il se passera la même chose que ce qui s’est passé avec toutes les civilisations dans le passé, c’est-à-dire qu’elles ne pourront pas arrêter de s’étendre d’un point de vue fonctionnel et qu’elles s’effondreront. Il y a trop d’êtres humains sur la planète et leur empreinte écologique est trop importante, en particulier pour les humains industriels. Lorsque les gens pensent à la surpopulation, ils pensent aux pauvres petits enfants de Mexico ou d’ailleurs, mais lorsque la population du Japon, de la Hongrie ou de l’Italie, pays industrialisés, commence à diminuer, leurs gouvernements s’inquiètent et instaurent des politiques de relance de la natalité.4 La surpopulation est fondamentalement basée sur le refus de reconnaître les limites des frontières naturelles. Il y a trop d’humains sur la planète, principalement parce que nous refusons de reconnaître les limites écologiques ou biologiques de notre expansion. Nous pourrions mettre fin à la surpopulation facilement, sans mesures draconiennes, car plus de la moitié des enfants qui naissent actuellement ne sont pas activement désirés par leurs mères5. Il suffirait d’agir pour plus d’indépendance et une liberté absolue en matière de procréation. Normalement, les femmes qui ont le choix et le contrôle sur leur propre corps ne souhaitent pas avoir 12 enfants. Nous pouvons mettre fin à la surpopulation très rapidement sans faire quoi que ce soit de terrible. Le problème, c’est que pour y parvenir, il nous faut nous attaquer aux grandes religions abrahamiques, au patriarcat en général, ainsi qu’à l’impératif de croissance du capitalisme.

Malheureusement, nous ne sommes pas prêts à reconnaître ces limites, car lorsque des politiques essaient par exemple de limiter l’utilisation de véhicules tout-terrain, qui ne sont au final que des jouets pour adultes, les gens s’énervent et protestent au nom de leur liberté. Nous ne voulons aucune limite à notre comportement et nous voulons même nous étendre jusqu’à Mars. Si par malheur, vous dites que c’est une mauvaise idée, alors vous êtes considéré comme un fou ou un rétrograde. Cette culture n’arrivera pas volontairement à son terme.

– Plus nous attendons que la civilisation s’effondre d’elle-même, plus cet effondrement sera violent et pire seront les conditions de vie pour les humains et les non-humains qui le traverseront ainsi que pour ceux qui viendront après. Ce que l’on fait subir à la terre, nous le faisons subir à nous-mêmes. Cette position conduit-elle automatiquement à la solution la plus radicale? Rend-elle nécessaire des actions violentes contre le système qui détruit le monde ?

Cette culture est en train de détruire la planète. Elle affaiblit les biomes des communautés naturelles de partout et elle détruit également la fertilité des sols. Cela veut dire que lorsque l’on dépasse la capacité de charge de la planète, nous réduisons de façon permanente cette capacité de charge. Chaque jour qui passe rend les conditions de vie futures plus précaires pour les humains et les non-humains, parce que le monde vivant s’appauvrit. Ce que cela veut dire, c’est que le fait de se soucier des humains sur un temps long (de plusieurs générations) nous amène logiquement à nous soucier de l’ensemble du monde vivant, c’est-à-dire au biocentrisme, là où la culture anthropocentrique court-termiste actuelle consiste à s’accaparer toutes les ressources naturelles à l’usage exclusif des humains. En effet, si l’on compte vivre à un endroit donné pendant les 500 prochaines années, on se rend vite compte que l’on ne peut pas le détruire. Certains disent que les Indiens avec leur mode de vie ont également impacté leurs terres, mais si vous prévoyez de vivre sur place pendant les 500 prochaines années, vous prenez des décisions différentes en matière d’utilisation des terres.

Personne ne peut installer une mine quelque part s’il prévoit d’y vivre pendant 500 ans. Personne ne pourrait polluer une rivière s’il prévoit d’y vivre pendant 500 ans. Le biocentrisme est une nécessité. Si vous reconnaissez le fait que cette culture tue la vie sur Terre de manière systémique, cela vous amène à comprendre que si vous vous souciez de la planète et des générations futures, vous devez agir pour la protéger. Une multitude de rôles pourront avoir leur importance dans ce contexte. Protéger les derniers endroits sauvages de l’extractivisme et du tourisme, faire tomber des infrastructures énergétiques (pipelines, dépôts, transformateurs, centrales…), restaurer la biodiversité partout où cela est possible, stopper les dégâts primaires, faire de l’éducation, il y a une infinité de choses à faire. Le système s’effondrera quoiqu’il arrive et le plus tôt sera le mieux pour les communautés biotiques.

Si des extraterrestres arrivaient du fin fond de la galaxie et qu’ils se mettaient à faire à la Terre ce que la culture dominante lui fait, nous les combattrions de toutes nos forces, nous les empêcherions d’inonder le monde de perturbateurs endocriniens, de changer le climat, d’aspirer les océans et de transformer cette merveilleuse planète en enfer stérile. Nous ferions tout ce qui est nécessaire pour mettre un terme à tout cela.

– « Si la civilisation s’effondre d’une manière ou d’une autre, beaucoup de personnes vont mourir ! »

Tout d’abord, ça ne tuera pas de requins, d’ours ou de papillons. Au contraire. Pour la plupart des humains de cette culture, les non-humains ne comptent pas comme de vraies personnes. Si l’on ne parle que des humains, cette phrase n’est pas vraie non plus. L’ancienne directrice de Food First, Anuradha Mittal, à la question « Est-ce que les Indiens se porteraient mieux si l’économie mondiale disparaissait demain? », répondit en riant: « Bien sûr! ». Elle racontait qu’il y avait d’anciennes régions auto-subsistantes en Inde qui exportent maintenant de la nourriture pour chiens et des tulipes en Europe. Des gens meurent de faim en Inde à cause de l’économie mondiale alors qu’ils pourraient retourner sur leurs terres, faire ce qu’ils ont toujours fait, c’est-à-dire de l’agriculture de subsistance. C’est la même chose en Afrique. C’est la même chose partout là où des accaparements de terres se produisent.

Le but du colonialisme est de faire en sorte que les puissances coloniales s’installent et volent les terres des populations locales. Si le réseau électrique mondial s’effondrait, est-ce que la situation des gens qui n’ont pas l’électricité en ce moment, serait pire que maintenant? Qu’en est-il des dizaines de milliers de personnes qui contractent la cécité des rivières due à la schistosomiase qui prolifère à cause des barrages ?6 Qu’en est-il des habitants du delta du Mékong qui sont contraints de quitter leurs terres pour construire des barrages ? Les populations rurales pauvres se porteraient mieux si l’économie mondiale s’effondrait immédiatement. Un membre de Tupacamarista, un groupe rebelle au Pérou, déclara ce qu’il revendiquait pour le peuple péruvien : « Nous voulons être en mesure de cultiver et de distribuer notre propre nourriture, nous savons déjà comment le faire, nous avons simplement besoin d’être autorisés à le faire. » Mais ils ne peuvent pas parce que l’économie mondiale les oblige à produire des cultures rentables à exporter. C’est là tout le cœur de la lutte. Pensez-vous que les mineurs de charbon en Inde et en Chine, font ce travail parce qu’ils aiment ça? Non, ils le font pour servir l’économie mondiale.

Quelqu’un a demandé à Vandana Shiva si les habitants des bidonvilles de Mumbai se porteraient mieux sans l’économie mondiale et elle répondit: « Oui, bien sûr. Ils ne veulent pas vivre dans les bidonvilles. La raison pour laquelle ils vivent dans les bidonvilles de Mumbai est qu’ils ont été chassés de leurs terres par les sociétés transnationales. Si vous arrêtez le soutien des puissances coloniales à ces sociétés transnationales, vous aurez une réforme agraire instantanée, car ils retourneront sur les terres desquelles ils ont été chassés il n’y a pas si longtemps. » Ces personnes ont encore les connaissances nécessaires pour pratiquer une agriculture de subsistance, ils savent comment cultiver et distribuer leur propre nourriture, ils ont simplement besoin d’avoir le droit de le faire.

Si vous n’êtes pas complètement insensé, nous sommes probablement d’accord sur le fait que la civilisation va s’effondrer, que nous contribuions ou non à sa chute. Nous sommes d’accord sur le fait que, puisque la civilisation industrielle démantèle systématiquement l’infrastructure écologique de la planète, plus vite la civilisation s’effondrera, plus il restera de vie sur la Terre. Donc, si vous voulez protéger les gens, vous devriez protéger la terre, parce que la seule chose sur laquelle nous serons jugés par les générations futures sera sur le fait qu’ils pourront respirer un air sain et boire une eau saine. Si quelqu’un avait fait tomber la civilisation il y a 100 ans, nous n’aurions pas à nous soucier du plastique dans les océans.

Nous devons commencer à nous préparer au crash, arracher l’asphalte des parkings vacants pour les convertir en jardins de quartier, apprendre aux gens à identifier les plantes comestibles locales, même dans les villes, pour que ces gens ne meurent pas de faim. L’effondrement de la société civile patriarcale augmente les possibilités de fascisme et de violence masculine à l’égard des femmes. Nous devons donc nous y préparer, apprendre l’auto-défense et faire en sorte que les hommes fassent allégeance aux femmes. Lorsque l’économie s’effondre, nous assistons à la montée du suprémacisme blanc et nous devons nous y préparer. Nous avons besoin de personnes qui détruisent les barrages, les infrastructures électriques, qui protestent et qui s’enchaînent aux arbres, mais aussi qui s’assurent que le plus grand nombre possible de personnes soient équipées pour faire face à la chute. Nous avons besoin de personnes qui enseignent aux autres quelles plantes sauvages sont des antibiotiques naturels, comment purifier l’eau, construire des abris, faire pousser sa propre nourriture. Tout cela peut prendre la forme d’un soutien aux savoirs locaux traditionnels, de la création de jardins partagés, de la plantation de variétés locales d’herbes médicinales.

La permaculture et l’autonomie de subsistance ont un rôle crucial à jouer dans un mouvement révolutionnaire en permettant la relocalisation de la nourriture, de sorte que lorsque le système commence à s’effondrer à plus grande échelle, un réseau de subsistance soit déjà en place. Il est alors important d’être intransigeant avec les tentatives actuelles du capitalisme de récupérer la permaculture pour son propre profit et de repolitiser les pratiques agricoles afin qu’elles s’intègrent dans un mouvement de lutte plus large.

Les personnes qui sabotent des barrages n’ont pas la responsabilité de veiller à ce que les habitants des maisons alimentées par l’hydroélectricité sachent comment cuisiner sur un feu, mais elles ont la responsabilité de soutenir les personnes qui se dévouent à cette tâche. De même, les personnes qui cultivent des plantes médicinales en prévision de la fin de la civilisation n’ont pas forcément la responsabilité de détruire des barrages, elles ont cependant la responsabilité de ne pas condamner les personnes qui ont choisi de faire ça, de les soutenir et surtout, de ne pas les dénoncer aux autorités.

Il y a une infinité de choses à faire, faites ce que vous aimez faire et ce que vous pouvez faire. Cela ne veut pas dire que tous ceux qui détruisent les barrages et tous ceux qui travaillent à la culture des plantes médicinales poursuivent les mêmes objectifs, mais que s’ils le font, chacun doit reconnaître l’importance du travail des autres.

La résistance doit être un acte global. Les actes de résistance sont plus efficaces lorsqu’ils sont menés à grande échelle et coordonnés.

Les inciviliséEs

1 https://www.academia.edu/381066/Conquest_Abroad_and_Repression_at_Home

2 https://reporterre.net/Amazonie-record-de-deforestation-en-janvier

https://reporterre.net/Les-oceans-etouffent-sous-le-plastique

https://reporterre.net/L-industrie-miniere-prepare-le-pillage-des-fonds-marins

3 https://mrmondialisation.org/le-paradoxe-de-jevons-ou-pourquoi-il-nexiste-pas-de-croissance-verte/

4 https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-club-des-correspondants/la-hongrie-l-italie-et-le-japon-confrontes-a-la-baisse-de-la-natalite_4765017.html

5 https://federationgams.org/2021/08/17/pres-dune-femme-sur-deux-est-privee-du-droit-a-disposer-de-son-corps-dans-le-monde/

6 https://web.archive.org/web/20170817172341/http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/49853/AetN_1984_75_7.pdf?sequence=1