Illustration modifiée à partir de http://degrowth.weebly.com/

Pourquoi la croissance ?

Nous vivons dans un monde en croissance. En effet, la production économique mondiale croit (en tendance) depuis des dizaines d’années voire depuis le début de la révolution industrielle. Pour s’en convaincre il suffit de regarder l’évolution d’un indicateur bien connu : le produit intérieur brut, le PIB mondial. Le PIB est la somme des valeurs ajoutées de chaque services et productions vendus sur une année. Cet indicateur mesure grosso modo la production de notre société pendant une année. Je dis grosso modo car cet indicateur ne prend en compte que les biens et services qui sont produits puis vendus, donc si tu produis une chaise dans ton garage et que tu ne la vends pas, ta production ne sera pas prise en compte dans le PIB. Mais l’essentiel de la production actuelle étant mercantile le PIB reste un bon indicateur de la production de notre société. Ci-dessous, un graphe de l’évolution du PIB mondial. On y voit que, mises à part les crises de 2008 (subprimes) et 2020 (Covid), le PIB mondial augmente presque toujours. Entre 1960 et 2020 le PIB mondial a été multiplié par 61 quand la population mondiale n’a été multipliée que par 2,57[1]Wikipédia, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale#:~:text=En%202016%2C%20on%20estime%20que,millions%20de%20personnes%20par%20an.. Si ça c’est pas de la croissance, je sais pas ce que c’est !

 

   

 

Quand on parle de Croissance on parle donc de la croissance du PIB, mais pourquoi cherche-t-on cette croissance ? Si nos politiques ne jurent que par ça, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison, non ? Une explication vient du fait que le PIB d’un pays est égal à la somme des revenus des ménages (salaires nets, dividendes, loyers perçus ou imputés, allocations) et des bénéfices des entreprises sans les dividendes[2]Pour savoir exactement ce qu’il y a dans le PIB vous pouvez consulter ce rapport de l’OCDE (en anglais), et pour des définitions plus grossières il y a ce site ou Wikipédia.. Donc, pour un politicien, une augmentation du PIB est une aubaine car cela veut a priori dire que la population et les entreprises sont plus riches (ou du moins que certain.e.s deviennent encore plus riches). La croissance du PIB veut aussi dire que l’État sera mieux financé : en effet l’essentiel des recettes de l’État viennent de la TVA, la taxe sur la valeur ajoutée, et le reste vient essentiellement des impôts sur les revenus des ménages et des entreprises. Tout ça ce sont des taxes sur le PIB. Avec la croissance, le politicien pourra soit faire plein de nouveaux cadeaux en répartissant les nouvelles recettes par ci par là, soit réduire les impôts, et les gens ou les entreprises voient leurs revenus après impôts et redistributions augmenter. Maintenant imagine l’inverse, un politicien qui prône la décroissance : il doit dire quel groupe social doit assumer la baisse des revenus, donc il perd les voix de ce groupe social, et l’État a moins de revenus, donc il doit augmenter les impôts ou faire des coupes budgétaires. Bref, soutenir la croissance est bien plus confortable pour se faire (ré)élire. Aujourd’hui, certains politiques vont même jusqu’à exprimer une vision quasi-religieuse de la croissance. Dans son discours d’inauguration de premier ministre Jean Castex disait « je crois en la croissance », sans autre justification.

Du côté des économistes la croissance est aussi plébiscitée, du moins du côté des économistes néoclassiques, qui représentent le courant dominant de l’économie. Demandez-leur si la croissance peut durer indéfiniment ? Là leur réponse sera « oui ! ». Pour arriver à leurs conclusions, les économistes modélisent les mécanismes de production et obtiennent ainsi des résultats et des prédictions. Mais ces mécanismes sont tellement complexes que les économistes doivent faire des hypothèses simplificatrices pour pouvoir les modéliser, et c’est bien là que ça coince. En effet dans les hypothèses de base de la plupart des modèles néoclassiques, on considère que les ressources et l’énergie sont infinies. Oui, oui, infinies ! Prenons par exemple le modèle DICE [3]“Evolution of Assessments of the Economics of Global Warming: Changes in the DICE model, 1992–2017” (No. w23319). National Bureau of Economic Research and Cowles Foundation Discussion Paper, … Continue reading créé par M. Nordhaus. Ce modèle a été pensé pour prendre en compte le réchauffement climatique, M. Nordhaus a reçu le prix Nobel 2018[4]Le prix « Nobel » d’économie est financé chaque année par… la banque de Suède. Bah oui, contrairement aux Nobels des autres disciplines qui sont décernés par la fondation Nobel, là … Continue reading pour sa création. Dans ce modèle, il y a une variable qui comptabilise la valeur des moyens de production, et qui s’appelle le capital. Attention, le capital n’est pas égal au PIB mais il permet sa formation : plus il y a de capital plus il y aura de production, et donc de PIB. Le capital agrège, notamment, la valeur de l’énergie produite, des matières premières produites, et celles des usines et matériels de productions[5]Cette conception du capital est la plus courante mais la définition du capital varie selon les auteurs. Certains n’incluent pas l’énergie ou les matières premières par exemple.. Un des objectifs du modèle DICE est de prédire l’évolution du capital au cours du temps. Le modèle part du principe qu’avec du capital (machines, ressources et énergies) et la contribution de travailleurs/travailleuses, on peut recréer des machines, produire de l’énergie, ou extraire des ressources. L’hypothèse du modèle est donc que le capital crée plus de capital, s’il y a des travailleurs/travailleuses disponibles. Imagine que le capital vaille 100$ à un instant, le modèle prédira par exemple que le capital vaudra 105$ l’année suivante. Le seul hic, c’est que ce raisonnement pour justifier l’augmentation du capital à partir du capital ne fonctionne que si le capital comprend à la fois de l’énergie, des matières premières, et des machines, or ce n’est pas toujours le cas. Si les 100$ de capital ne représentent que des machines, on ne peut pas produire les 5$ de capital supplémentaire, car il n’y a ni énergie pour faire tourner les machines, ni matières premières à transformer. Or le modèle ne sait pas quelle proportion du capital représente de l’énergie ou des matières premières : il appliquera toujours la règle de croissance du capital à partir du capital, avec 100$ de capital on crée 5$ de capital en plus, même si c’est impossible en pratique. Dans le modèle de Nordhaus le capital croit donc inexorablement, et tout se passera comme si les ressources et l’énergie ne manqueront jamais, comme si elles étaient infinies. Dans ce modèle nobélisé il y a une autre hypothèse bizarre, Nordhaus considère que les différentes formes de capital sont substituables, c’est-à-dire qu’une fois qu’on en épuise une, on peut la remplacer par une autre (par exemple on peut substituer l’électricité au charbon par de l’électricité renouvelable). Mais M. Nordhaus affirme que la substitution est toujours faisable : si la ressource de substitution n’existe pas alors on invente la technologie pour l’avoir : dans le modèle DICE l’innovation est toujours possible même si physiquement elle est impossible. Par exemple, j’ai du mal à voir par quel capital on substitue la nourriture, par exemple, ou par quel élément chimique on remplace des éléments conducteurs (Argent, Cuivre, Or, Aluminium) qui sont les seuls capables de bien conduire l’électricité ? Sans eux il faudrait multiplier par au moins trois la consommation électrique de tous les appareils électriques. Bref une substitution technologique est parfois une perte, mais cela semble oublié dans DICE. Au final, Nordhaus a calibré son modèle (parfois avec des méthodes proches du pifomètre) et il a trouvé que le scénario idéal (c’est-à-dire si on laisse faire le marché) nous mènerait à +4°C de réchauffement climatique en 2150[6]D’autres ont calibré le modèle DICE différemment (toujours avec des méthodes très discutables), et ont trouvé des prédictions très différentes. Il est important de dire que Nordhaus a eu … Continue reading ce qui serait probablement apocalyptique. Mais t’inquiète, c’est le scenario OPTIMAL ! Passons… On voit bien avec cet exemple comment les économistes néoclassiques considèrent, à travers leurs modèles, que les ressources sont infinies, et qu’ils pensent que l’innovation n’a pas de limites, pas même celles des lois de la physique. Ils n’ont donc pas de problème avec le fait d’affirmer que la croissance de la production peut continuer indéfiniment, bien que le monde soit fini. D’autres courants existent en économie. On pourrait citer les néo-keynésiens, mais eux-aussi prônent une croissance infinie. Depuis quelques dizaines d’années des courants anti-croissance émergent, mais ils restent très minoritaires. M. Boulding, qui fait partie d’un courant appelé « économie écologique », résume très bien la situation en une phrase, il dit : « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

 

À la base la croissance était un des outils pour accéder à une société de l’abondance pour tous, mais cela s’est oublié. Car ce n’est pas le seul outil : Simon Kuznets, l’inventeur du PIB, mettait dès 1934 en garde contre l’utilisation du PIB comme d’un indicateur de bien-être[7]Interview Médiapart, « Eloi Laurent : « Sortir de la croissance, c’est revenir à la réalité » » [archive], 5 novembre 2019.. Kuznets disait par exemple que la gestion des inégalités devait se faire en parallèle de celle du PIB, car la croissance économique génère mécaniquement des inégalités trop grandes. Il y a donc d’autres facteurs à prendre en compte que la croissance pour arriver à l’abondance pour tous. Deuxièmement, si la croissance était un moyen d’arriver à une société plus enviable, aujourd’hui c’est devenu une fin en soi et on ne voit pas toujours ce qui pourrait l’arrêter. Posez-vous la question : Quel est le critère pour dire qu’on est assez riche ? Ne sommes-nous pas déjà dans une société riche avec les piscines privées, avec nos voitures capables de rouler à plus de 170km/h sur des routes pourtant limitées à 130km/h, avec nos infrastructures réseau gigantesques, nos smartphones, montres connectées, mixeurs connectés, et bientôt le métaverse ? Jusqu’où va-t-on comme ça ? Certes la pauvreté existe toujours et même dans les pays riches, mais comme disait Keynes en parlant des pays riches, on a rendu possible ‘’la pauvreté dans l’abondance’’, c’est un comble[8]Voir le recueil d’article de John Maynard Keynes : La pauvreté dans l’abondance, édition Gallimard ! Aujourd’hui les inégalités sont telles que quelques ultrariches financent leurs candidats à l’élection présidentielle et ainsi financent le marketing électoral qui fait en parti les résultats des élections. Ceux sont les ultrariches qui dictent la politique à suivre aux élus et décident des investissements pour l’avenir, et pas les citoyens[9]Quelques cas flagrants, ou les politiques français ont manifestement suivi les lobbies : sur le climat voir ici puis là, sur la loi travail, sur la transparence fiscale (B.A.-BA de la luttes … Continue reading) ! Mais au-delà des considérations de pouvoir par les richesses et d’utilité des nouvelles technologies crées, aujourd’hui il y a d’autre éléments négatifs de la croissance à prendre en compte. Pour parler des impacts négatifs de la production, on dit en économie qu’il y a des externalités négatives. Une externalité négative c’est une nuisance crée par la production, mais qui est subie par des éléments extérieurs à l’entreprise qui l’a produite. La pollution climatique et la destruction de la biodiversité sont de parfaits exemples d’externalités négatives. Vis-à-vis de la croissance posons-nous aussi cette question : Ira-t-on jusqu’à la destruction de la planète par les activités économiques ? Bref Il est plus que temps que vous vous reposiez la question de l’objectif sociétal, car c’est de la que doit partir vos positions politiques. Quel est le niveau de richesses souhaité quelle répartition de richesse veut-on, et quel est le niveau externalité qui est acceptable. Une fois que vous avez défini cet objectif, il reste à se demander : a-t-on encore besoin de la croissance pour l’atteindre ? Dans la suite je vais essayer de vous montrer que si votre objectif est celui d’une société écologique, alors il n’est pas conciliable avec la croissance. Pour cela nous allons faire le tour de quelques externalités négatives importantes : celles qui impactent le climat et la biosphère.

 

Les problèmes de la croissance et la nécessité de décroître

 

Climat et croissance

Pour commencer, étudions la relation entre PIB mondial et le réchauffement climatique. A priori le lien n’est pas évident, mais il y a un intermédiaire entre le PIB et les émissions de gaz à effets de serre, elle s’appelle l’énergie. Attention, ici quand je dis énergie, je ne parle pas que d’électricité, j’entends l’énergie au sens physique : l’énergie est la quantité physique qui est impliquée dans toutes les transformations physiques ou chimiques, donc, en particulier, dans toute production. Le pétrole, le gaz, le charbon, la biomasse (le bois), le nucléaire, l’hydroélectricité sont les sources d’énergie principales. Par exemple, le pétrole est une source d’énergie, car il permet des transformations telles que le mouvement des véhicules ou la production de chaleur. Bref, quand on dit énergie, c’est beaucoup plus large que l’électricité. On pourrait aussi parler de l’énergie humaine, celle de la force de nos petits muscles, mais son apport est tellement faible par rapport à l’énergie consommée par les machines, qu’on la néglige souvent dans le décompte de l’énergie consommée par l’économie. Ce sera d’ailleurs le cas par la suite dans cet article. Pour se donner un ordre de grandeur l’énergie consommée par un.e Français.e, qui prend notamment en compte l’énergie nécessaire à la production des objets qu’iel consomme, représente plus de 400 fois l’énergie de ses muscles.[10]https://jancovici.com/transition-energetique/l-energie-et-nous/combien-suis-je-un-esclavagiste/ Désolé, tes muscles ne rivalisent pas avec la puissance des machines. Mais revenons à nos moutons : explicitons le lien entre le PIB et l’énergie. Si l’on trace le PIB de chaque année en fonction de l’énergie consommée chaque année entre 1965 et 2020, on obtient le graphe suivant (chaque point représente une année).

 

 

On observe une relation quasi-linéaire ! Ici, ça dit qu’en moyenne consommer l’équivalent d’une Mégatonne de pétrole (une grosse quantité d’énergie fossile) crée environ 7,2 milliards de dollars de PIB. En fait, il y a un lien causal entre énergie et PIB[11]Attention ici on parle du PIB mondial, cette relation linéaire n’est pas observée à l’échelle d’un pays. À cause des importations et exportations, l’énergie consommée sur le sol d’un … Continue reading. En effet, pour produire il faut : des matières premières, des machines pour transformer la matière, des travailleurs/travailleuses pour piloter les machines, et… de l’énergie pour permettre à la machine de fonctionner. L’énergie, est donc nécessaire au PIB. Note aussi que la relation de proportionnalité marche aussi dans l’autre sens : perdre l’équivalent énergétique d’une Mégatonne de pétrole fait perdre en moyenne 7,2 milliards de dollars de PIB. C’est d’ailleurs ce qu’on observe en 2020, pour la crise du COVID la courbe repart à arrière le long de la droite.

J’ajoute une petite précision, il faut distinguer la petite partie du PIB crée par la vente d’énergie, et la quasi-totalité du PIB permise par la consommation d’énergie qui fait tourner la production. Dans la plupart des pays la part de PIB associée à la vente d’énergie est en fait très faible : en France la facture d’énergie équivaut à moins de 2% du PIB[12]https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89nergie_en_France par exemple. Ici, quand je dis que « énergie fait le PIB », je ne dis pas que la vente d’énergie équivaut à quasi 100% du PIB d’énergie, ce serait ridicule on ne vend pas que de l’énergie en France, non je dis que c’est la consommation d’énergie qui permet la production presque partout dans la société et donc qui fait le PIB tout entier. On pourrait avoir le même raisonnement avec l’agriculture : la vente de nourriture représente une petite partie de ce qui est vendu, donc une petite portion du PIB, mais la consommation de nourriture permet toute la production, donc à tout le PIB, car il faut bien nourrir les travailleur.se.s. En fait tout ce que je dis c’est que l’énergie, c’est comme de la nourriture pour les machines : s’il en manque, certaines ne produiront plus.

Mais quel est le rapport avec les émissions de gaz à effet de serre alors ? Eh bien, pour créer de l’énergie la plupart du temps on brûle des ressources fossiles (charbon, pétrole, et gaz), ce qui rejette des gaz à effets de serre (GES). En 2015, c’était 81.5% de l’énergie mondiale qui était créée à partir des ressources fossiles ![13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mix_%C3%A9nerg%C3%A9tique voir Mix primaire énergétique dans le tableau Et ça n’a pas beaucoup bougé depuis, comme le montre le graphe de la consommation d’énergie ci-dessous.

 

 

Si on veut régler le problème climatique, il faut donc supprimer les 80 % d’apport énergétique issus des énergies fossiles. Cependant, la relation proportionnelle entre PIB et énergie consommée implique une chute de 80 % du PIB… À titre de comparaison, la crise du COVID a causé une chute de PIB de 3,4%[14]http://www.rexecode.fr/public/Analyses-et-previsions/Synthese-conjoncturelle/Apres-la-chute-de-3-4-du-PIB-mondial-en-2020-premieres-indications-positives-pour-le-rebond-en-2021. Il faudrait donc faire 23 équivalents COVID d’ici 2050 pour arriver à la neutralité carbone. Heureusement d’après certains politiques pour sauver le PIB et la croissance, il y a les énergies décarbonées ! Par exemple l’objectif des Verts est de passer à 100% d’énergies renouvelables à horizon 2050[15] https://www.eelv.fr/files/2021/10/Projet-2022-11.07.21-NP-1.pdf p. 41, et leur candidat pour 2022 (M. Jadot) défend une « croissance verte »[16]https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/03/la-croissance-verte-pourrait-n-etre-rien-d-autre-qu-un-mythe-qu-il-faudrait-sans-doute-qualifier-de-fake-news_6096893_3232.html. Cependant, avec la croissance, la décarbonation demande non seulement de remplacer l’énorme production fossile existante mais aussi de fournir de l’énergie décarbonée pour la part de PIB créée par la croissance. Alimenter cette portion de PIB supplémentaire alourdit chaque année le nombre de centrales décarbonées à construire. Pour vous montrer l’évolution du secteur énergétique nécessaire, vous pouvez regarder le graphe suivant. Il affiche la quantité d’énergie des secteurs énergétiques décarbonés (en vert) et carbonés (en marron) jusqu’à 2020, puis, à partir de 2020, le graphe montre les quantités nécessaires d’énergie dans ces deux secteurs pour arriver à la neutralité carbone en 2050 tout en soutenant une croissance mondiale de 2,5%:

 

Vous pouvez voir que la croissance impose de faire littéralement exploser la quantité d’énergie décarbonée produite… Ce qui me semble infaisable. Dans les 30 dernières la quantité d’énergie décarboné produite a été multipliée par 2,17, mais il faudrait la multiplier par environ 10.9 sur les 30 prochaines années : en moyenne il faudra produire des centrales décarbonés 5 fois plus vite[17]Garder en tête que ce sont juste des ordres de grandeurs que j’ai calculés. Pour mon calcul j’ai supposé que la relation PIB/énergie resterai linéaire jusqu’en 2050 : j’ai calculé le … Continue reading, tout en réduisant les fossiles (ce qu’on n’a jamais réussi à faire en période de croissance). Personnellement, j’ai de gros doutes sur notre capacité à créer un tel système énergétique décarboné dans les temps (construction d’éoliennes et de panneaux solaires, de centrales nucléaires, transition vers des transports sans pétrole, etc…). En effet la construction de centrales, ou de suffisamment d’ENR prend du temps : cela se compte en dizaines d’année, et aujourd’hui je me demande si nous avons les capacités de production suffisante pour suivre le rythme de transition mondiale préconisé par le GIEC tout en maintenant la croissance. Je pense donc que, faute d’apports énergétiques décarbonés suffisants, si on veut se passer des énergies fossiles dans les temps on sera amené à décroître. Cependant, il s’agit bien d’une intuition personnelle, je n’ai pas de données ni de connaissance sur les filières énergétiques décarbonées pour l’affirmer, mais cette la transition énergétique avec en parallèle une croissance économique me parait très difficile à faire dans les temps au vu de son évolution passée. De plus, la construction massive, de centrales nucléaires, d’éoliennes, de panneaux photovoltaïques, de moyens de transports électriques implique son lot d’externalités négatives (pollutions minières, déchets nucléaires, risque d’incident nucléaire, épuisement de ressources en métaux, recyclage impossible des installations renouvelables). Le traitement de toutes ces pollutions pourrait aussi enclencher un cercle vicieux[18]https://alaingrandjean.fr/2018/06/27/detruire-nature-cest-pib/ : traiter les pollutions représente un marché, donc ça augmente le PIB, mais ce marché est très énergivore, donc cela engendre des pollutions, qu’il faudra traiter, et le cercle vicieux commence. En revanche, en situation de décroissance on simplifie le problème : on réduit les émissions fossiles simplement en décroissant chaque année, et on peut accélérer le processus en remplaçant les industries fossiles restantes par les énergies décarbonées. Ça me parait bien plus raisonnable. Je vous laisse voir la différence de l’offre d’énergie nécessaire si on suppose une décroissance de 1.5% par an avec une évolution du secteur fossile permettant d’arriver à la neutralité carbone en 2050 :

On voit que ce futur est bien plus en accord avec la vitesse de développement de la filière décarbonée actuelle. On remarque aussi qu’en suivant un tel chemin on arriverait à une quantité d’énergie produite similaire à celle de l’année 2002, donc on reviendrait au PIB mondial de 2002 en 2050[19]Garder en tête que ce sont juste des ordres de grandeurs que j’ai calculés, il y a une marge d’erreur. Pour mon calcul j’ai fait comme précédemment, j’ai supposé que la relation … Continue reading. 1.5% de décroissance mondiale par an nous amènerait à un revenu annuel moyen par habitants d’environ 5 000 € si la population arrive à 9.8 milliards en 2050, à titre de comparaison le revenu annuel moyen était d’environ 10 000€ à l’échelle mondiale en 2020.

 

Biodiversité et croissance

Nous avons beaucoup parlé d’émissions de gaz à effets de serre, mais la croissance impacte aussi la biodiversité. Sur ce plan, les conséquences de la croissance sont catastrophiques : depuis 1970, 68 % des animaux vertébrés ont disparu[20]Rapport planète vivante du WWF, 2020, et l’IPBES[21] IPBES est l’équivalent du GIEC sur la question de la biodiversité (l’Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) estime qu’un million d’espèces animales ou végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction, beaucoup disent que la 6ème extinction de masse a commencé et s’accélère[22]https://reporterre.net/La-sixieme-extinction-de-masse-s-accelere-a-un-rythme-vertigineux. C’est essentiellement dû au fait que la croissance s’accompagne aussi d’une forte dégradation des terres et d’une perte de la biosphère associée. Les causes principales de ces dégradations sont l’extension de zones agricoles ou de zones de pâturages sur des zones originellement sauvages, l’agriculture intensive, des pratiques d’entretiens forestiers néfastes, la sur-chasse, la sur-pêche, l’expansion urbaine, les pollutions de l’industrie extractrice, et le réchauffement climatique. Presque tous ces facteurs sont liés à des besoins de rentabilité, et donc à une volonté de croissance. L’objectif des verts, qui est de maintenir la croissance avec un mix[23]Le mix énergétique d’un pays donne la proportion d’énergie utilisée par type d’énergie : en 2020 en France le mix énergétique était de 28.1% de pétrole, 0.8% d’incinération de … Continue reading énergétique 100% renouvelable, revient donc à maintenir tout un appareil productif qui détruit la biodiversité. Aujourd’hui, le coût de la croissance est bien le remplacement du vivant par les activités humaines.

 

Ressource non-renouvelable et croissance

Autre défaut de la croissance, elle accélère la disparition des ressources non-renouvelables, compromettant sa pérennité. En effet, la production de nombreux métaux n’est aujourd’hui assurée que pour quelques décennies : selon l’ADEME, il est possible que certains métaux viennent à manquer dans environ 10 ans[24]https://librairie.ademe.fr/dechets-economie-circulaire/1889-epuisement-des-metaux-et-mineraux-faut-il-s-inquieter-.html. Mais il y a une autre ressource qui va bientôt manquer : le pétrole. En effet, le pic de production du pétrole est prévu pour 2025 par l’AIE (Agence internationale de l’énergie)[25]lagence-internationale-de-lenergie/: à partir de là il y aura de moins en moins de pétrole produit, car les gisements existants s’épuisent. Or le pétrole fournit de l’énergie aux secteurs des transports, et qui dit baisse d’énergie et des moyens de transports dit diminution de la production et donc du PIB. Nous commencerons donc probablement une décroissance forcée au niveau mondial à partir de 2025-2030 à cause de ce manque d’énergie non-anticipé et des difficultés du secteur des transports qui est vital pour le fonctionnement de l’économie mondialisée.

 

La décroissance est un outil pour arriver à un objectif écologique

Comme la croissance infinie, la décroissance infinie n’a pas de sens. Ici, je ne plaide pas pour la suppression complète de la production, mais pour son ajustement raisonné : il faut à la fois ajuster, voire supprimer, les productions industrielles, et repenser les méthodes de productions restantes pour qu’elles respectent les humains et la biodiversité. L’ajustement de la production est un sujet difficile car il demande de définir ce qui est essentiel et ce qui est acceptable écologiquement, et ces aspects ne sont pas toujours conciliables facilement, et même la vision de l’essentiel ou de l’acceptable diffère d’une personne à l’autre. Il me semble important de hiérarchiser les productions, des plus utiles au moins utiles par un processus démocratique, et de fixer ce qui est acceptable écologiquement à l’aide des scientifiques qui étudient le climat et la biodiversité. Ensuite on supprimera les productions les moins utiles ou celles qui ont un fort impact écologique. Par exemple, des productions basiques comme l’eau potable, la nourriture, le logement, etc, ne sont évidemment pas à supprimer, et dans un premier temps on peut envisager la suppression ou réduction les productions les plus superflues : on peut penser à certains objets électroniques (smartphone, télévision), ou de réduire l’industrie du textile (la mode ayant par essence un objectif surconsommation). Il ne s’agit pas que de réduire la production : dans tous les secteurs des méthodes de productions plus vertueuses doivent se substituer aux anciennes. En France le secteur de l’agroécologie (l’agriculture sans pétrole) ou le secteur des low-tech (technologies économes en matière et en énergie) doivent se démocratiser par exemple, si on maintient une production elle doit aussi produire des objets plus durables quand c’est possible. Au-delà de la production, il faudra aussi repenser les modes de consommation, et généraliser le partage pour avoir à produire moins. Attention la décroissance ce n’est pas non plus un mode de production axée uniquement sur la survie ! En effet comme la décroissance diminue la quantité de travail nécessaire, on aura beaucoup plus de loisirs, il y a aura donc toujours des divertissements, mais qui pollueront moins.

La décroissance est une famille politique au nom un peu provocateur et un peu trompeur, car, en réalité, la vision décroissante va au-delà des productions marchandes considérées dans le PIB. En réalité l’objectif des décroissants est simplement le bien-vivre[26]Ainsi certains pensent que le nom « décroissants » est mal choisi car leur argument principal est que le bien-être n’est pas pris en compte dans le PIB, et donc le nom du mouvement ne devrait … Continue reading qui n’est pas un concept mesurable, il ne se mesure pas via le PIB. Il y a toute une réflexion qualitative du bien-être qui est abordée par les décroissants que je n’ai pas abordée ici puis que me suis intéressé uniquement à l’aspect écologique. Le mot « décroissance » souligne simplement la nécessité d’une diminution des productions marchandes pour atteindre, partout sur Terre, un niveau de production raisonné, dont les objectifs sont l’évitement du réchauffement climatique, et la restauration et l’agrandissement des espaces de biodiversité sauvages, et le bien-être. La décroissance économique ne reste qu’un moyen nécessaire pour arriver à ces objectifs, il est évident qu’en terme de bien-être gérer un aspect uniquement économique ne suffira pas.

 

Vision du mouvement ERI

À « Ecologie radicale incivilisée » nous défendons un objectif radical de décroissance, nous pensons qu’il est nécessaire d’en finir avec la civilisation industrielle, et qu’il faille in fine aller vers à une société basée le plus possible sur les artisanats. Ceci pour des raisons écologiques certes, mais aussi, car l’usage des techniques industrielles induit des rapports sociaux souvent hiérarchisés et donc qu’il est la source de certaines dominations sociétales. La civilisation occidentale, qui s’est presque qu’imposée partout sur Terre, est pour nous un système prédateur, pour lequel tout ce qui est incivilisé est soit à civiliser (monde humains), soit à consommer (monde sauvage). Bien sûr quitter la civilisation industrielle peut paraître un peu extrême, surtout dit en trois lignes haha, mais on aura l’occasion de détailler ce point de vue anti-civilisation dans d’autres articles.

Mothas

 

 


References

References
1 Wikipédia, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale#:~:text=En%202016%2C%20on%20estime%20que,millions%20de%20personnes%20par%20an.
2 Pour savoir exactement ce qu’il y a dans le PIB vous pouvez consulter ce rapport de l’OCDE (en anglais), et pour des définitions plus grossières il y a ce site ou Wikipédia.
3 “Evolution of Assessments of the Economics of Global Warming: Changes in the DICE model, 1992–2017” (No. w23319). National Bureau of Economic Research and Cowles Foundation Discussion Paper, 2017
4 Le prix « Nobel » d’économie est financé chaque année par… la banque de Suède. Bah oui, contrairement aux Nobels des autres disciplines qui sont décernés par la fondation Nobel, là c’est un comité académique financé par une banque qui l’attribue. Il y a donc un léger conflit d’intérêt dans l’attribution des prix en économie. On observe d’ailleurs qu’ils favorisent plutôt des contributions néoclassiques par rapport aux autres courants de l’économie.
5 Cette conception du capital est la plus courante mais la définition du capital varie selon les auteurs. Certains n’incluent pas l’énergie ou les matières premières par exemple.
6 D’autres ont calibré le modèle DICE différemment (toujours avec des méthodes très discutables), et ont trouvé des prédictions très différentes. Il est important de dire que Nordhaus a eu le Nobel uniquement pour la création du modèle DICE, pas pour sa façon de le calibrer.
7 Interview Médiapart, « Eloi Laurent : « Sortir de la croissance, c’est revenir à la réalité » » [archive], 5 novembre 2019.
8 Voir le recueil d’article de John Maynard Keynes : La pauvreté dans l’abondance, édition Gallimard
9 Quelques cas flagrants, ou les politiques français ont manifestement suivi les lobbies : sur le climat voir ici puis , sur la loi travail, sur la transparence fiscale (B.A.-BA de la luttes contre l’évasion fiscale
10 https://jancovici.com/transition-energetique/l-energie-et-nous/combien-suis-je-un-esclavagiste/
11 Attention ici on parle du PIB mondial, cette relation linéaire n’est pas observée à l’échelle d’un pays. À cause des importations et exportations, l’énergie consommée sur le sol d’un pays n’est pas l’énergie nécessaire à produire les biens vendus dans le pays ce qui fausse la relation linéaire.
12 https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89nergie_en_France
13 https://fr.wikipedia.org/wiki/Mix_%C3%A9nerg%C3%A9tique voir Mix primaire énergétique dans le tableau
14 http://www.rexecode.fr/public/Analyses-et-previsions/Synthese-conjoncturelle/Apres-la-chute-de-3-4-du-PIB-mondial-en-2020-premieres-indications-positives-pour-le-rebond-en-2021
15 https://www.eelv.fr/files/2021/10/Projet-2022-11.07.21-NP-1.pdf p. 41
16 https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/03/la-croissance-verte-pourrait-n-etre-rien-d-autre-qu-un-mythe-qu-il-faudrait-sans-doute-qualifier-de-fake-news_6096893_3232.html
17 Garder en tête que ce sont juste des ordres de grandeurs que j’ai calculés. Pour mon calcul j’ai supposé que la relation PIB/énergie resterai linéaire jusqu’en 2050 : j’ai calculé le PIB en supposant une croissance de 2.5% par an, puis j’ai fait une régression inverse pour calculer les quantités d’Energie totales nécessaires pour chaque année en utilisant la régression de du PIB par l’énergie présentée sur le deuxième graphe.
18 https://alaingrandjean.fr/2018/06/27/detruire-nature-cest-pib/
19 Garder en tête que ce sont juste des ordres de grandeurs que j’ai calculés, il y a une marge d’erreur. Pour mon calcul j’ai fait comme précédemment, j’ai supposé que la relation PIB/énergie resterai linéaire jusqu’en 2050 : j’ai calculé le PIB en supposant une décroissance de 1.5% par an, puis j’ai fait une régression inverse pour calculer les quantités d’énergie totales nécessaires pour chaque année en utilisant la régression de du PIB par l’énergie présentée sur le deuxième graphe.
20 Rapport planète vivante du WWF, 2020
21 IPBES est l’équivalent du GIEC sur la question de la biodiversité
22 https://reporterre.net/La-sixieme-extinction-de-masse-s-accelere-a-un-rythme-vertigineux
23 Le mix énergétique d’un pays donne la proportion d’énergie utilisée par type d’énergie : en 2020 en France le mix énergétique était de 28.1% de pétrole, 0.8% d’incinération de déchets, 2.5% de Charbon, 15.8% de gaz, 12.9% d’énergies renouvelables et 40% de nucléaire : https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-energie-2021/6-bilan-energetique-de-la-france
24 https://librairie.ademe.fr/dechets-economie-circulaire/1889-epuisement-des-metaux-et-mineraux-faut-il-s-inquieter-.html
25 lagence-internationale-de-lenergie/
26 Ainsi certains pensent que le nom « décroissants » est mal choisi car leur argument principal est que le bien-être n’est pas pris en compte dans le PIB, et donc le nom du mouvement ne devrait pas se référer au PIB.