D’abord militant formé en « gestion de l’environnement », puis animateur à la Confédération Paysanne et finalement éleveur de brebis et maraîcher, Yannick Ogor pose dans « Le paysan impossible. Récit de luttes. » un œil critique sur son parcours de vie et les différentes organisations militantes et agricoles auxquelles il a participé. Il y mélange une analyse poussée des mécanismes et des structures de pouvoir qui ont façonné le monde agricole français d’aujourd’hui, en particulier le démantèlement total de ce que fut le monde paysan. La paysannerie et les mots qui lui sont associés sont centraux dans ce livre qui démarre par une affirmation catégorique : le terme de « paysan » ne signifie plus rien aujourd’hui. N’existe plus aujourd’hui que des maraîchers, des céréaliers, des éleveurs, des arboriculteurs etc. En moins d’un siècle, c’est tout un mode de vie qui a été démantelé et réduit à une multitude de fonction, toutes exploitées au profit d’une machinerie capitaliste et technocratique qui prétend gérer l’alimentation des masses. C’est dans ce contexte que l’image mythifiée du « paysan éternelle-victime » est utilisée par l’administration et les syndicats pour masquer cette entreprise qui aurait dû soulever les foules (50% de la population française travaillait encore la terre en 1920), et protéger les empires agro-alimentaires et leurs agents. FNSEA, SAFER, PAC, MSA, MAE… tous ces acronymes sont passé au crible fin pour nommer les responsables, dénoncer leurs sombres desseins et essayer d’y voir plus clair pour mieux lutter. Yannick Ogor y décrit par exemple comment administrations étatiques, industriels et syndicats sont parvenus à manipuler des mouvements de colère légitime, tel que les Bonnets Rouges, en usant de la confusion politique de ces mouvements et de stratagèmes mélangeant cooptation, répression et intimidation afin de pousser toujours plus loin la modernisation de l’agriculture et son industrialisation. Si ces principales cibles sont l’État, la technocratie, l’agro-industrie ainsi que leurs plus fidèles alliés, à savoir la FNSEA et ses milices (même si elle prétend parfois endosser le rôle d’opposant), l’auteur n’épargne pas pour autant les organismes de gauche de sa critique à commencer par la Confédération Paysanne et l’écologisme scientifique. Les échecs stratégiques qu’ont été la cogestion syndicale et l’expertise scientifique pour protéger les espaces naturels et le monde paysan sont décortiqués du point de vue de celui qui les a appliqué et vécu de l’intérieur, par le biais d’une auto-critique intransigeante, mais salutaire. L’horizon est certes pessimiste, mais l’ouvrage sème toutefois quelques suggestions pour faire renaître un mouvement de lutte et de résistance autonome radicalement écologiste dont la première est d’acter la mort de la gauche paysanne qui s’est depuis longtemps abandonnée au libéralisme et au progrès technique. De multiples mouvements locaux de « retour à la terre » existent et ne demandent qu’à être soutenu et recopié sur tout le territoire en utilisant des brèches dans les textes de lois, vestiges des luttes passées ou impensées de nouvelles mesures libérales, qu’il s’agit d’aller débusquer pour parvenir à se réapproprier collectivement un maximum de terre.

Bien sûr, cette lutte ne se fera pas exclusivement dans la légalité et le pacifisme, et il faudra assumer le conflit contre des ennemis qu’il est primordial de bien définir, ce que cet essai nous aide grandement à faire.

En reconnaissant à la gauche paysanne d’avoir su, un temps, mettre en lumière les antagonismes de classe au sein du monde agricole, il reste possible de reprendre ce travail, à condition de reconnaître que, aujourd’hui, cette gauche est morte. Ce constat en implique un autre : cette rupture à assumer est d’abord une rupture avec l’écologisme qu’elle laisse en héritage. Nous avons plus que jamais besoin de remettre au cœur de nos batailles les conditions d’exploitation du travail de la terre.

(…)

Il nous faut nous reconnaître comme semblables devant ces conditions d’exploitation en démasquant les faux-semblants et les mensonges, et reconstruire, dans le même temps, une culture commune de la lutte et du bricolage qui devrait nous accaparer à bon escient.

(…)

Nourrir les autres implique certes de s’abîmer au contact d’une économie capitaliste, mais ce geste nous oblige à la politique. Il nous faut rompre avec les injonctions à faire communauté sous le seul mode de la séparation des rôles entre producteurs et consommateurs si nous ne voulons pas d’une société de clients, puisque faire pour les autres n’a de sens qu’en faisant avec les autres. Nous n’abolirons pas l’argent du jour au lendemain, mais ces chemins, forcément multiples, offrent plus de chances de fabriquer des communautés d’égaux plutôt que d’ego. L’égalité en perspective ne consiste pas seulement à partager les conditions d’exploitation du travail de la terre, mais surtout à partager les plaisirs qu’on peut encore éprouver, ce qui suppose aussi d’abattre l’administration de l’alimentation de masse. Ces partages exigent que les solidarités dépassent les échelles locales.